vendredi 11 mai
32. [ black and blue and broken bones ]
Je vous écris en direct depuis Larvaland...
Je ne sais pas trop où je suis.
Quelque part, dans les limbes... perdue dans une autre dimension...
Je vogue. Je me laisse porter.
Je dors, tard. Je me lève, tard. Il me faut plusieurs heures pour me mettre en route. Pour me laver de la fatigue, et de la brume qui encombre mon esprit.
Et il est tard, trop tard.
Et la journée est déjà finie.
Je perds du temps à ne rien faire. Comme toujours.
Depuis quelques jours je m’atrophie le cerveau à ne rien faire. À naviguer sur la toile, à divaguer, à me laisser hypnotiser par des images qui bougent.
Je me laisse griller les quelques neurones qui me restent à coup d’écran, de petit écran.
Je me sens régresser d’heure en heure.
Tout en moi se ratatine.
J’ai une semaine de libre, pour mes révisions.
Une semaine chez moi, sans emploi du temps, rien de précis qui rythme ma journée. (mis à part telle série qui commence à 17h50, et telle autre à 20h25, etc.)
Je pensais retourner sur Nice, dès mercredi, pour essayer de réviser dans l’ambiance studieuse de la bibliothèque (et lire le Spiegel, des bandes-dessinées, des manga), et surtout, ne pas rester chez moi.
(Je dis bien essayer réviser... parce que je n’y crois pas particulièrement, à ce concours. les profs nous ont assez répété que nous n’avions pas le niveau... et que même si, les chances étaient très très très minces... du coup, j’ai perdu l’intérêt de faire des efforts. c’est idiot. — et je ne veux pas non plus tout mettre sur le dos des profs...)
Mais, il y a eu cette entorse...
Dimanche soir, je me suis refait une entorse, à la cheville. (tout ça c’est la faute à Nicolas) (si les choses s’étaient déroulées autrement, nous n’aurions pas fait le même chemin ce soir là, nous ne serions pas passées par ce maudit trottoir, je ne serait pas tombée).
Rien de très grave finalement. Mais comme c’est la troisième en à peine plus d’un an, à la même cheville, le docteur m’a conseillé de garder mon attelle pendant quatre semaines, et de ne pas bouger mon pied.
Une raison de plus pour végéter à la maison.
Ma mère s’est moquée de moi quand j’ai dit que mon mal de cheville m’empêchait de réfléchir, de travailler.
Mais je n’étais pas entièrement de mauvaise foi, il ne faut pas croire.
Quand je suis tombée, tout bêtement, à cause de ce trou dans ce trottoir, j’ai pleuré comme un bébé.
J’ai pleuré, mais pas seulement à cause de la douleur... J’ai pleuré aussi pour évacuer un trop plein de stress, d’angoisse, de mal-être, de plein de choses. Toutes ces choses qui tantôt m’obsèdent, tantôt me sont totalement indifférentes, quand je réussis à les occulter avec assez de force.
Cette cheville qui se tord, ce corps qui se renverse... c’est pour moi un signe que rien ne va plus, que ma vie s’écroule, que je ne tiens plus debout.
Tout fout le camp.
Pour la même raison, j’ai pleuré quand j’ai cassé en les faisant tomber, sans faire exprès, en l'espace de deux semaines, deux tasses (mes préférées), un bol, deux assiettes...
Ma vie en morceaux. Mon âme en morceaux.
Peut-être suis-je jalouse de ces objets, qui ont finalement réussi à finir en miettes.
Je ne rêve que de ça, de me dissoudre, de m’évaporer, de me défaire, de ne plus être, et de laisser place à des atomes et des molécules.
Adieu corps.
Corps qui n’est pas capable de me soutenir.
Corps qui se venge, parce que je le maltraite.
À sa place, je me serais mis en grève depuis longtemps.
Je suis sortie, avant-hier.
Je me suis sentie comme un patient interné dans un asile qui sort pour la première fois depuis longtemps.
Les rues, les gens, les immeubles, tout paraît étranger...
La lumière qui éblouit, comme si on n’avait pas vu le soleil depuis des années.
La peur, l’angoisse de se retrouver parmi des gens pressés, qui se bousculent, ou pire, au milieu d’une horde de lents touristes.
Cet enfant, à cause duquel j’ai failli avoir à nouveau un accident de cheville. Ç’aurait pu être fatal. Mon pied aurait vraiment pu se dévisser.
Mais j’ai réussi à éviter cette boîte tombée de ses mains devant moi, avec un mouvement plus ou moins adéquat. C’était limite...
Mais une fois rentrée, j’ai recommencé à m’abrutir.
Avec, en prime, de quoi grignoter. Car j’ai bien évidemment fait un détour, pour me procurer un peu de came.
Je commençais à devenir folle.
État de manque, plus ou moins.
Il n’y a rien dans cette maison, du moins, rien qui puisse disparaître discrètement. Les pommes n’avaient pas fait long feu. Et le reste, beaucoup trop flagrant.
Par précaution, ma mère n’avait pas acheté de choses à risque. Et le seul paquet de biscuits revenu avec les courses, elle l’avait caché je ne sais où.
La confiance règne.
De toute façon, je n’y aurais pas touché. Je ne me le serais pas permis.
Elle n’a rien compris. Aussi étrange que cela puisse paraître.
Demain est un autre jour.
Je vais essayer de revenir sur terre. De m’extirper de cet endroit où je me perds souvent.
C’est confortable, certes, mais je m’y sens surtout très numb.
Anesthésiée, engourdie. En pause. Écartée du monde réel.
Demain, je vais essayer de me réveiller.
Ça va être dur. Je n’aime pas me faire violence.
Mais je n’aime pas non plus me voir comme ça.
J’ai honte, à vrai dire.
Honte de moi, de ce que je deviens. J’envie tous les gens qui entreprennent des choses, qui réussissent des choses, qui ont de quoi être fiers.
Je ne suis plus rien, je ne fais plus rien. Je ne suis qu’une larve, qui se traîne à travers le temps.

